Tomáš Sedláček parle à la table ronde "Economics, Art and Europe" in Porto

Tomas_Sedlacek_____Susana_Neves_TNSJ_Economia_7855

Photographie : © Susana Neves

De gauche à droite : Sergio Escobar, Tomáš Sedláček, Francisca Carneiro-Fernandes, Rui Moreira, Nuno Carinhas


Mesdames, Messieurs,


C’est un grand plaisir d’être ici. Je suis habituée à la beauté. Venant de République Tchèque, j’ai été gâté par la beauté de Prague. Mais je suis tout à fait impressionné et je vous salue, vous, qui vivez dans une ville aussi belle.


Je vais aborder trois points. Je voulais n’en aborder que deux, mais vous m’avez lancé sur le sujet de la « main invisible ». Cette « main invisible » dont nous, économistes, parlons, est aussi une croyance de l’économie. Il est important de comprendre qu’il s’agit d’une croyance. Un philosophe présocratique définissait le mythe comme ce qui n’est jamais arrivé, mais ne cesse d’avoir lieu. Et la « main invisible » en est un bon exemple. C’est quelque chose qui n’existe pas réellement, qui n’est jamais arrivé, mais qui ne cesse d’avoir lieu. Je suis aujourd’hui assez critique envers cette religion économique, je vais y revenir. Je vais vous parler de la main invisible de la société, je vais vous parler de l’économie comme religion et je vais vous parler d’un sujet très important que j’appellerai l’inversion sujet-objet, et dont je prétends que c’est là exactement ce qui arrive à l’économie.

Permettez-moi de commencer par la main invisible. En réalité, je crois en la main invisible. Dans le marché, elle ne fonctionne quasiment jamais, mais je crois en la main invisible de la société. Il existe au sein de la société quelque chose comme des mécanismes de régulations. Nous vivons encore des guerres et des massacres inutiles, mais nous sommes ici et la société fonctionne en quelque sorte. Par « invisible », je veux dire qu’elle est complètement ingouvernable, que cet outil de régulation maintient la société en ordre sans aucune intervention directe des gouvernements ou de personnes. Voici trois exemples. Quand la société devient trop corporate, trop orientée business et profit, une génération de hippies voit le jour. Quand la société devient trop fascinée par la bureaucratie - ce qui est exactement ce qui s’est passé au sein de l’Empire Austro-hongrois, la bureaucratie y exerçait une fascination immense, alors Kafka a vu le jour. Et d’un trait de stylo, il couche sur le papier toutes ces beautés miraculeuses qui gravitent autour du système bureaucratique, il le ridiculise d’un coup de stylo. En 1989, à l’heure de la Révolution de velours dans mon pays, mais aussi ailleurs, c’est le champ de l’art qui a sauvé le champ du politique. La politique elle-même était impuissante, elle s’effondrait, du champ de la politique ne pouvait venir le salut. Il est intéressant de constater que nous croyons encore que le salut viendra en quelque sorte de la sphère politique. Ce n’est généralement pas le cas. Qui se souvient encore du gouvernement suédois des années 80 ? Mais tout le monde se souvient d’Abba. Voilà où je veux en venir. Après l’élection de Trump, nous pouvons au moins fonder de l’espoir sur les autres champs de la vie, nous pouvons espérer qu’ils soient moteurs de développement et générateurs d’idées nouvelles. Donc en 1989, l’art s’est porté au secours de la politique, en cela que la révolution était largement portée par des artistes, tels que Václav Havel et d’autres. En 2008, les sphères du business et de la finance ont été sauvées par la politique. En d’autres temps, c’est le business qui a sauvé l’art. Et vous pouvez trouver bien d’autres exemples dans lesquels des champs de la société complètement différents se sont soudain portés au secours des uns des autres. Donc la société trouve en quelque sorte un équilibre dans l’action de cette main invisible. Je pense que c’est notre rôle, à nous, intellectuels et personnages publics, de faire en sorte que ces circuits restent nets et dégagés. Si le champ de l’art, par exemple, sent que la politique s’écarte du droit chemin, il doit le communiquer, d’une façon ou d’une autre, sans massacres et sans enrayements des circuits de communication. Je pense que c’est là quelque chose que nous sous-estimons dans notre société. Notez également que nous vivons dans une étrange période : les civilisations européenne et américaine, fondées sur la démocratie et le capitalisme, sont parvenues à exporter le capitalisme en Chine, Inde et Russie, mais pas la démocratie. C’est un échec criant. Selon moi, cela vient du fait que l’on nous a enseigné que la démocratie et le capitalisme allaient de pair. Nous voyons bien qu’ils ne vont pas de pair. Nous avons exporté un puissant Bazooka, appelé capitalisme, qui peut faire d’un pays pauvre un pays riche. Même l’un des critiques les plus féroces du capitalisme, Karl Marx, reconnaissait que le capitalisme était la machine ou le mécanisme le plus puissant pour rendre un pays riche. Mais nous ne sommes pas parvenus à exporter le manuel « soft », qui est la démocratie. Nous avons donc exporté un outil très puissant, sans ces sortes de coins arrondis ou propriétés de démocratie, contribuant à rendre le monde plus dangereux. Voilà mon premier sujet.


Dans un second temps, j’aimerai parler de la façon dont l’économie est devenue une religion. L’économie cherche à se donner l’image d’un champ technique, analytique, scientifique, physique, quand en réalité c’est de l’idéologie déguisée sous le costume des mathématiques. Qu’est ce que je veux dire par « idéologie » ?

Laissez-moi encore prendre trois exemples de normes qui ont existé dans le passé et existent encore aujourd’hui, la corruption. Nous luttons contre la corruption car dans nos modèles économiques, la corruption ralentit la croissance du PIB. Maintenant, je vous invite à une petite expérience intellectuelle, que ferions-nous si nos modèles nous prouvaient que la corruption est un moteur de croissance économique ? Je parle de manière absolument hypothétique. Cela nous induirait-il à soutenir la corruption ? Ce n’est pas totalement impensable. Je viens d’un pays qui, dans les années 90, croyait que la corruption était un facteur économique utile, qu’elle accélérait la croissance économique, qu’elle permettait, en quelque sorte, de fluidifier les mécanismes de la bureaucratie et du capitalisme. C’est récemment seulement que les économistes ont découvert que la corruption était mauvaise. Pas parce qu’elle est mauvaise. 100 ans de corruption serait mauvais parce que le vol est mauvais. Que la corruption soutienne la croissance ou non ne rentre pas en ligne de compte. Nous avons aujourd’hui besoin de raisonnements économiques pour comprendre que la corruption est mauvaise.

Mon second exemple est tiré du champ de l’art. Notre société a réalisé de grands efforts pour calculer l’apport des industries créatives au PIB et nous avons appris que cet apport est positif de 0,4… De jolis petits chiffres. Je me pose la même question ici que pour la corruption : que se passerait-il si nos modèles nous montraient qu’en réalité l’art ralentissait la croissance du PIB ? Ce qui, encore une fois, est quelque chose qui intuitivement, pourrait être possible. L’art n’a pas pour fonction de nous faire travailler mieux et plus, pour citer George Orwell dans « Animal Farm ». En réalité, l’art est là pour nous permettre de ralentir. L’art est là pour nous faire penser. A quoi ressembleraient nos vies sans la critique artistique ? Remarquez également que dans toutes les contre-utopies, films et romans, la première chose dont on se débarrasse, ce sont les arts. Dans les films « Equilibrium » ou « Island » ou dans les dystopies tels que « 1984 », la première chose qu’un penseur totalitaire – le plus souvent masculin par ailleurs – supprime de la société, ce sont l’expression et l’émotion artistiques. Car, à dire vrai, ce sont là des facteurs d’instabilité pour tout système totalitaire. Oscar Wilde, dans sa préface au « Portrait de Dorian Gray » - un livre à lire absolument pour ceux qui s’intéressent à l’art et à l’économie - termine par cette phrase « tout art est complètement inutile ». Ce qui signifie qu’il faudrait nous en débarrasser, mais que l’art est l’une des rares petites parcelles de nos vies exemptes du cruel impératif de l’utilité. Presque toutes les choses que nous faisons dans nos vies sont utiles. La question est de savoir à quoi sont-elles utiles ? Quelle est l’utilité finale d’une eau saine, d’un PIB en hausse, d’une infrastructure en bon ordre de marche ? A quoi tout cela est-il utile ? L’art est une chose qui par définition n’est pas utile. SI vous prenez une cuvette de toilettes, que vous le mettez dans un musée et que vous l’entourez d’une barrière, ce sera de l’art. L’art n’est donc vraiment pas là pour permettre une meilleure croissance du PIB. Et si en toute logique, nous devions découvrir que selon nos modèles les industries créatives en réalité ralentissent la croissance économique… Devrions-nous leur imposer des taxes ou lutter contre elles ? J’insiste sur ces deux exemples pour vous montrer que la manière dont nous respectons les valeurs associées à la corruption (à l’anti-corruption) et à l’art, n’ont rien à voir avec leur valeur intrinsèque. Si nous respectons ces deux valeurs, ce n’est ni parce que l’art est une activité vitale par excellence, ni parce que le vol est un acte immoral, nous les respectons sur le seul principe d’une argumentation économique. Cette religion économique, nous sommes nés et nous avons grandi avec, elle est incrustée en nous de telle manière, que nous n’y pensons même plus. Voilà quelque chose que j’aime rappeler.


Mon troisième exemple est celui du repos. Le quatrième commandement des dix commandements – je prends cet exemple parce nos ancêtres étaient attachés à ces valeurs. Le quatrième commandement est le premier des commandements pratiques, dans la mesure où les trois premiers sont plutôt d’ordre théologiques (« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu... », « Tu ne te feras pas d'idole ni de représentation… »). Puis vient un commandement pratique, le premier de tous, il concerne le repos de Sabbat. C’est quelque chose que nous oublions souvent. Pourquoi en a-t-on fait un commandement ? Pourquoi pas plutôt une suggestion ? Les règles étaient très dures, si quelqu’un venait à enfreindre ce commandement, il se verrait lapidé. Et par « lapidé », je veux dire vraiment « lapidé », avec des pierres, je ne parle pas de lapidation à la Hollandaise. C’était donc un commandement très dur et ce devait être un commandement, car il y a évidemment quelque chose dans notre nature qui nous pousse à travailler toujours. Il est dans notre nature de chercher à changer la réalité à notre convenance. Soit dit en passant, le mot « art » provient du mot « artificiel ». Nous vivons dans une société artificielle. Si vous naissez en ville, rien de ce qui vous entoure n’est naturel. Tout ce que vous voyez depuis votre naissance est fait d’êtres humains, pour des êtres humains, et n’a de sens qu’en lien avec des êtres humaines. Tout ce que vous voyez dans votre vie est artificiel. Même si vous partez deux ans au Tibet en séjour de méditation, vous aurez toujours sur vous votre passeport portugais, tout protégé qu’il est dans le préservatif de la société occidentale, assorti de votre carte bleue. Et quelque part dans votre sac de bagage, se trouve votre téléphone portable, juste « au cas où ». Vous ne pouvez donc plus atteindre le « réel », le « naturel ». Quoiqu’il en soit, revenons-en à notre commandement. Ce commandement est commandement, justement parce qu’il y a quelque chose en nous qui nous pousse à économiser. A quatre reprises environ, la Bible s’insurge contre la paresse, mais il y a 160 avertissements contre les personnes hyperactives – en comptant bien-sûr le commandement de Sabbat.

Aujourd’hui, encore une fois, nous respectons la valeur du repos, mais non en tant que fruit d’un travail rendu, mais en tant que condition de possibilité d’un travail plus dur et plus efficace. Selon la religion juive, Dieu ne s’est pas mis au repos pour reprendre des forces avant de se mettre à la création d’un autre univers le lundi matin suivant. Il s’est mis au repos, parce que le travail était fait. Notre œuvre n’est jamais accomplie. On peut faire le parallèle avec la croissance du PIB, lequel semble suivre un mouvement d’expansion continu, sans jamais atteindre cette sorte d’orgasme qui nous conduirait à se relâcher (mais il s’agit là d’une autre discussion). Ainsi, nous respectons le repos, mais pour des raisons économiques.

Donc pour résumer, la corruption, l’art et le repos ont du sens pour nous, nous les respectons en tant que valeurs, mais seulement parce qu’elles font l’objet d’une interprétation et justification économique.


Le dernier exemple est celui de l’inversion sujet-objet. La mythologie a souvent recours à l’inversion sujet-objet, cela arrive souvent dans les contes de fées ou dans la littérature quand la relation maitre-esclave est renversée. Laissez moi vous donner trois exemples.

Le premier est tiré de la littérature populaire de J.R.R Tolkien. Il est l’auteur de la trilogie « Le Seigneur des anneaux ». De quoi parle ce livre ? Qui est le Seigneur de Anneaux ? Certains pensent qu’il s’agit de Mordor ou Sauron, d’autres de Gollum. Mais la réponse exacte est que le Seigneur des anneaux et l’anneau lui-même. Le sombre seigneur Sauron a donné tant de pouvoir à ce petit anneau que la destruction de ce petit anneau a conduit à la destruction de Mordor. C’est pourquoi, à la fin de la trilogie, la grande guerre entre la Terre du Milieu et Mordor n’a jamais eu lieu. En d’autres termes, le seigneur a mis tant de pouvoir dans l’anneau que l’anneau a conduit à la destruction.

Un autre exemple : je viens de République tchèque, le pays de Milan Kundera, même si les Français ont tendance à s’en accaparer les droits, ils ont tord. Il sera toujours tchèque – l’une des plus grande fiertés de notre culture. Si vous lisez Kundera, vous remarquerez que l’intrigue de base de ses histoires consiste également en une inversion sujet-objet. Le plus souvent, un homme commence un jeu, souvent de nature sexuelle, un jeu qui était à l’origine pensé pour accroitre sa puissance, sa libido, sa liberté, sa qualité d’être, en bref, pour lui permettre de se procurer une vie en propre. Ce jeu, inanimé et dépourvu de vie en soi, va devenir vivant et se jouer du joueur, progressivement, le joueur devient esclave du jeu qu’il a lui-même commencé.

Si vous connaissez le film « Dans la peau de Jon Malkovich », c’est encore la même intrigue. Au début, il est marionnettiste, à la fin il est une marionnette. En philosophie et en psychanalyse, on appelle cela l’« objet petit a ». Il s’agit du masque du Joker, le masque qui se joue de vous, c’est le costume de Spider Man qui fait que Peter Parker doit s’habiller en Spider Man. C’est le costume qui fait Spider Man. L’« objet petit a » ne doit pas nécessairement être un objet tel que l’anneau dans « Le Seigneur des Anneaux », il peut-être un jeu.

Selon ma théorie, voilà ce qui est arrivé à l’économie. Nous lui avons donné trop de pouvoir, nous y avons trop cru, elle nous a tant donné, nous avons investi tant de pouvoirs en elle qu’elle est maintenant devenue notre maitre en termes de philosophie, de religion, en terme de « 40 heures journaliers ». Et elle a le potentiel de nous détruire – ce qui est quasiment arrivé en 2008 et 2009. Si la politique ne s’en était pas mêlée, l’économie aurait détruit notre civilisation pour la simple et bonne raison qu’elle est fondée sur elle.


Merci pour votre attention.


Discours tenu dans le cadre de la table-ronde « L’Economie, l’Art et l’Europe » au Teatro National São João à Porto.


TABLE RONDE : « L’ECONOMIE, L’ART ET L’EUROPE »

18 novembre 2016

Teatro National São João à Porto