Table-ronde à Vienne : la démocratie dans une société migratoire

Rote_Bar

Suite à la table-ronde organisée par l’UTE sur le mouvement des réfugiés, laquelle s’est tenue à Vienne en plein essor de la « Willkommenskultur » (culture de l’accueil), l’UTE organise une deuxième table-ronde consacrée à la question de l’articulation entre démocratie et société migratoire.


Dans les années à venir, l’Europe occidentale est vouée à demeurer un refuge pour des millions de nouveaux réfugiés. Pour cause, les solutions durables aux problèmes qui expliquent la fuite de ces personnes (les conflits politiques, la pauvreté et les changements climatiques qui affectent les pays du Sud) sont loin d’avoir été trouvés. Au lieu de débattre de cette situation à la lumière du concept de crise, nous proposons de lui donner forme.


Comment les processus démocratiques peuvent-ils être renforcés et cultivés ? Quels droits et quel statut nos démocraties sont-elles prêtes à concéder aux réfugiés ? A quoi ressemble la démocratie dans une société migratoire ?


Sous la modération de Corinna Milborn, ces questions et d’autres encore ont été au cœur des échanges qui ont rassemblé Meera Jamal, journaliste (Pakistan); Ioanna Petrisi, membre de l’ONG ARISIS – Association de soutien à la jeunesse (Grèce) ; Tina Leish, co-fondatrice du collectif de théâtre « Die schweigende Mehrheit » (Autriche) ; Monika Mokre, politologue et militante (Autriche) et Vlad Troitzkyi, directeur du théâtre indépendant Dakh (Ukraine).


•••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••


La table-ronde qui s’est tenue récemment à Vienne sous le titre « La démocratie dans une société migratoire » a réuni un large spectre de personnes, donnant lieu à de vifs et nombreux échanges articulés autour de trois sujets majeurs: la situation des réfugiés dans la société, notre compréhension des valeurs démocratiques et culturelles, enfin le rôle de la culture et du théâtre à la lumière des défis politiques d’aujourd’hui.


Ioanna Petrisi, membre d’une ONG active sur le terrain aux côtés des réfugiés mineurs, a exprimé son sentiment de provocation à l’évocation du thème de la démocratie tandis que des réfugiés luttaient au même moment pour survivre à la rigueur d’un hiver particulièrement froid. Revenant sur son expérience sur le terrain, elle s’est livrée à une description des conditions d’existence des réfugiés dans les camps. Ces derniers, dit-elle, se voient refuser la possibilité de s’impliquer dans les activités de la vie quotidienne, ils sont également totalement exclus des processus légaux qui les concernent. En raison de l’état d’urgence – grâce auquel la Grèce bénéficie de financements de l’UE – toutes les décisions concernant le sort des réfugiés sont prises sans que ces derniers n’y soient jamais associés, les laissant au dépourvus, envoyés d’une ville à une autre, d’un pays à un autre, ignorant les raisons de leurs déplacements.

Monika Mokre, politologue basée à Vienne, a appuyé les propos de Joanna Petrisi et pointé du doigt le nombre croissant de personnes exclues des processus de décision, notamment en raison de la situation de ségrégation dont souffrent des réfugiés appauvris par les adversités de leurs parcours et les travailleurs modestes. La rupture avec le reste de la population est l’un des premiers problèmes que rencontrent les réfugiés, ajoute Meera Jamal, journaliste pakistanaise ayant fuit son pays à la suite de persécution. Des défauts structurels empêchent toute intégration culturelle – un mot souvent délibérément confondu avec celui d’assimilation, souligne Monika Mokre – et prolongent les difficultés à devenir un membre à part entière de la société. A propos de sa propre expérience dans un camp de réfugiés, Meera Jamal explique que l’intégration est rendue d’autant plus difficile par le fait que les réfugiés ne sont pas informés sur leurs droits et ceux des autres, lors de leur arrivée dans un nouveau pays.


Les échanges lors de la table-ronde ont également porté sur la compréhension des valeurs démocratiques et culturelles, et sur la façon dont nous les définissons et défendons. Ce sujet délicat a soulevé de nombreux débats, représentatifs des points de vue qui s’opposent dans la société. Tandis que Vlad Troitsky, artiste de théâtre ukrainien, a comparé l’Europe à une bibliothèque dont les règles doivent être expliquées aux nouveaux venus, Tina Leish, artiste de théâtre et militante autrichienne, s’est fermement opposée à cette métaphore qualifiée de « coloniale » et a insisté pour comparer l’Europe à un supermarché rempli de produits alimentaires dont les réfugiés seraient les producteur et auxquels ils se verraient refuser l’accès. La vivacité des échanges entre des intervenants de nationalités européennes différentes a révélé une grande diversité de points de vue, exprimés à travers des discours largement influencés par la sensibilité politique et l’expérience nationale de l’intervenant – des contextes qui expliquent le caractère quasi-incontournable de certaines perspectives. Des discussions telles que celles-ci s’avèrent ainsi fondamentales pour s’ouvrir à de nouvelles perspectives.


Opposés à la tentative de recherche d’une base commune en Europe, la valeur et le rôle de la culture ont été unanimement reconnus. Vlad Troitsky a expliqué que le théâtre ne peut pas fournir toutes les répondes, mais qu’il se doit d’être à la hauteur de sa responsabilité, notamment en ne cessant de poser les questions qui dérangent. Tina Leisch, quant à elle, a souligné l’importance aujourd’hui d’élargir le débat. Le théâtre doit élargir son champ de rayonnement, il doit s’ouvrir aux populations d’origines immigrées, mais aussi aux personnes ayant une sensibilité de droite. Le théâtre et l’art en général ont le pouvoir de nous confronter à une grande variété de sujets, et de façon plus agressive que dans la vie réelle. Ce potentiel pourrait être d’un grand intérêt, notamment lorsque des artistes de gauche devront expérimenter et comprendre des vues de droite.


||| Lisez les articles des jeunes journalistes européens du projets « Young Journalists on Performing Arts » par Elena Galanopolou ici et par Ina Doublekova ici |||



INTERVENANTS


Meera Jamal a commencé sa carrière en 2003 au sein de l’équipe éditoriale du Dawn, l’un des journaux pakistanais de langue anglaise les plus anciens et les largement lus. En raison de nombreuses menaces, elle a été contrainte de fuir le Pakistan et vit en Allemagne depuis 2008. Elle est l’auteur du blob « Journalists in Exile », soutenu par « Reporters sans frontières ».


Ioanna Petrisi dirige plusieurs programmes au sein de ARSIS (Association de soutien social à la jeunesse), une ONG particulièrement active dans la défense et la reconnaissance des droites des adolescents en difficulté ou en danger. L’ONG lutte pour prévenir la marginalisation des jeunes et défendre leurs droits.


Tina Leisch est réalisatrice, auteure et performeuse, elle vit et travaille en Autriche depuis les années 90. Elle milite depuis de nombreuses années au sein de mouvements divers : depuis son implication dans le « movimento popular’ au Salvador dans les années 80, elle cofonde le collectif de théâtre militant « Die schweigende Mehrheit », qui milite pour un traitement plus humain des réfugiés, notamment à travers le théâtre.

En 2002, elle reçoit le Prix Nestroy pour le spectacle « Mein Kampf’, dont elle est la co-metteure en scène.


Monika Mokre est politologue. Elle travaille au sein du département études culturelles et théâtrales de l’Académie des sciences d’Autriche. Elle a été présidente de l’EIPCP, l’Institut Européen des politiques culturelles progressives et membre du bureau de FOKUS, la société de recherche en études économico-culturelles et politico-culturelles.


Vlad Troiskyi est le directeur artistique du théâtre indépendant Dakh à Kiev, le seul théâtre privé et non commercial d’Ukraine. Connu pour ses vues libérales, il est l’un des fers de lance de l’éducation culturelle en Ukraine, il est Professeur à l’Université de Cinéma et de Théâtre de Kiev Karpenko-Kariy, il fonde et dirige le Dakh, il crée le groupe « DakhaBrakha » et fonde le projet théâtral, philosophique, musical et audio-visuel « ГогольFEST » (la fête de Gogol).


Corrinna Milborn est politologue et journaliste. Depuis 2013, elle dirige le ProSiebenSat. 1PULS4, et a présenté l’émission de discussions Pro und Contra. Depuis octobre 2016, elle modère les discussions organisées au Rote Bar du Volkstheater de Vienne, dans le cadre des « VolkstheaterGespräche ».


______________________________________________________________________________________________


Un événement organisé par l'Union des Théâtres de l'Europe et le Volkstheater à Vienna. Dans le cadre du programme de réseau CONFLICT ZONES |ZONES DE CONFLIT de l'UTE. Avec le soutien du programme Europe créative de l'Union européenne.



Creative_Europe_logo_tiny

Volkstheater_logo_tiny

UTE_logo_tiny