Interview with Silviu Purcărete

In the context of the 2012 Interferences International Theatre Festival of Cluj (Romania), journalist Herwig Lewy met Romanian stage director Silviu Purcărete. Considered as a subversive artist under the communist regime, the famous stage director swapped his idealism for a lot more sceptical approach. In this forthright interview, discover his impressions onthe festival and the way he considers his own practice of theatre.


Herwig Lewy: Considérez-vous le théâtre comme un besoin pour une Europe multiculturelle ?

Silviu Purcărete: Il m’est difficile de répondre à cette question, car je suis sûr de vous décevoir. Je travaille dans le théâtre depuis plus de trente ans. Je fais du théâtre. Mais aujourd’hui, je ne sais plus pourquoi je le fais, je le fais probablement parce que je ne sais pas faire autre chose. C’est en artisan que je travaille, non en idéaliste ou en militant. Bien sûr, lorsque je me suis lancé dans le théâtre, j`étais jeune, j’étais étudiant et j’avais sur l’art tout un tas de grandes et belles idées.


Par exemple ?

Le pouvoir de l’art en général, et du théâtre en particulier, de modifier la société, de sauver l`humanité, d’améliorer les êtres humains… des choses comme ça. Peu à peu je suis devenu beaucoup plus sceptique. Je pense que l’influence de ce que nous appelons aujourd’hui le théâtre - le théâtre dramatique - dans la culture européenne (voire mondiale) est minimale, presque insignifiante. J’ai le sentiment que cet art n’existe que par force d’inertie. Et il va probablement survivre. Peut-être existe-t-il un besoin subtile et secret de l’homme pour cette manifestation ridicule ! Mais je ne pense pas que le théâtre puisse avoir de quelconques effets positifs, ni même négatifs d’ailleurs, sur le monde dans lequel nous vivons. Et s’il en a, c’est seulement à doses homéopathiques : on va peut-être sauver deux ou trois individus, parmi ceux qui viennent vivre une catharsis dans les salles de spectacle.


Comment vous êtes devenu « sceptique » ?

C’est la vie. C’est la réalité… une certaine lucidité. Je suis sceptique, mais pas pessimiste. C’est tout.


Ressentez-vous également du scepticisme envers le théâtre

en tant qu’institution ?

Pas en tant qu’institution, mais en tant que nécessité sociale. C’est elle que je soupçonne. Elle est très limitée, cette « nécessité sociale ». Pour une société, pour un État, il y a tant d’autres priorités avant le théâtre. Certes, sans le théâtre en général, sans les artistes, on est sans doute beaucoup plus pauvres, mais avec les artistes on n`est pas beaucoup plus riches !

À l`époque du socialisme – s’il est vrai qu’a véritablement existé une « époque du socialisme » - le secteur de la culture a souvent été comparé au secteur de la sécurité, d’un point de vue budgétaire.


Croyez-vous que ce discours a disparu ?

Je ne sais pas. Je pense que toutes les activités artistiques sont les « Cendrillon » des politiques étatiques. Et c’est normal ! C’est normal et absurde à la fois. Par exemple, en Romanie, on dépense beaucoup plus d’argent dans l’armée que dans la culture, or l’efficacité militaire de ce pays est quasi nulle. Si j’étais à la tête d’un tel État, je ne dépenserai pas un sou pour l’armée, de toute façon, en période de guerre, le pays serait occupé en 24 heures !

Ce qui est ridicule, c’est qu’à chaque fois qu’il faut faire des réductions budgétaires, on fait des coupes drastiques dans le 0,1% dédié à la culture et jamais dans le secteur militaire. Mais c’est partout pareil, et c’est compréhensible.


Pourquoi est-ce compréhensible ?

Parce que c’est compréhensible ! Les États ne sont pas là pour faire le bien de la société, ils existent pour alimenter la population ! Donc il ne faut pas trop espérer. Ce serait formidable bien sûr, mais même dans les utopies, je doute qu’on puisse espérer un État qui dépenserai dans les esprits et dans la culture, sauf dans les utopies de Goethe peut-être !


À Cluj, le théâtre est partie prenante de la vie sociale des habitants. Est-ce que les spectateurs sont présents pendant vos répétitions ?

En ce qui me concerne, le spectateur auquel je m’adresse est un spectateur abstrait et virtuel. C’est une espèce de fantôme de moi-même, d’une cruauté terrible. Je ne crée pas en fonction de critères concrets relatifs à telle ou telle catégorie de spectateurs : ce qu’un public aimerait voir, ce qu’il faudrait pour l’éduquer, pour le distraire. Le spectateur en fonction duquel je crée mes spectacle est un spectateur abstrait et virtuel auquel je me rapporte toujours.

En qui concernent les spectateurs réels, ceux qui assistent à mes spectacles, ces derniers forment un groupe extrêmement limités. Même si je remplissais la salle à 80%, je ne ferais jamais autant qu’un stade de football !


Le football est-il beaucoup plus attirant que le théâtre ?

Mais c’est évident ! Et s’il faut investir quelque part pour changer le monde, c’est dans le football qu’il faut investir ! Et trouver en même temps des astuces pour que le football bénéficie à la qualité humaine ! C`est tout ! L’efficacité du théâtre pour améliorer la société est limitée. Le théâtre touche trop peu de gens ! C’est une activité élitiste. C’est une élite ! Quand je parle d’élite, je ne veux pas dire que c`est une catégorie intellectuelle supérieure, c’est un petit club de gens qui aiment ça. Et c’est un club très limité.


Demain, vous êtes obligé de quitter la ville très tôt. Où allez-vous?

Au Théâtre de Sibiu, Théâtre National qui possède une section allemande. Ainsi, en Roumanie, il existe aujourd’hui deux théâtres allemands : l’un à Timisoara, une institution indépendante germanophone, l’autre à Sibiu.

À Sibiu, le théâtre a deux sections : une section de théâtre roumanophone et une section de théâtre germanophone. Cette originalité est liée au passé de Sibiu, qui dans son histoire a vécu une période de domination saxonne. Aujourd’hui la population allemande n’est plus très importante mais le théâtre est resté. Le public est essentiellement constitué de Roumains germanophones, car beaucoup de gens là-bas apprennent l’allemand. Il faut aller à Sibiu pour voir ça ! Le théâtre organise un festival international chaque année au mois de juin, c’est le plus grand du pays, et vraiment c’est le cas de le dire, c`est un grand festival !

Et que pensez-vous le travail de Gábor Tompa en tant que directeur du festival Interférences ?

Gábor Tompa est un très vieil ami, je le connais depuis de très longtemps, il a une énergie formidable, il a toujours l’air très calme et très posé et je ne comprends pas comment il trouve l’énergie pour faire tant des choses. Il enseigne, il crée des spectacles, il dirige ce théâtre, il a également crée ce festival. Le Théâtre hongrois de Cluj est véritablement l’un des meilleures du pays, sinon le meilleur, et il le dirige avec beaucoup d’humanité ? De l’humanité oui, mais aussi un côté dictatorial, ce qui est très bien pour le théâtre. Je pense que le théâtre est le seul endroit où la dictature n’est pas seulement admissible, mais recommandable, obligatoire !


Et comment imaginez- vous l’avenir de ce festival ?

Tant que Gábor Tompa aura l’ambition de le maintenir, le festival se maintiendra. Le problème, c’est que chaque année c’est une lutte formidable contre les politiciens pour obtenir le peu d’argent qu`ils demandent. Le domaine du théâtre et la culture, c’est un domaine pour lequel il est difficile de voler beaucoup. On peut voler beaucoup pour la construction des autoroutes, pour le barrage des rues, pour ce genre de choses, mais c’est plus compliqué pour la culture.


Festival International de théâtre Interférences

Cluj, Roumanie

Décembre 2012