Interview with Georges Banu

In the context of the 2012 Interferences International Theatre Festival of Cluj (Romania), journalist Herwig Lewy met UTE Georges Banu, essayist, professor of Theatical Study at the University Sorbonne Nouvelle - Paris III and personal member of the UTE. Discover his impressions and the way he considers today's theatrical production.


Herwig Lewy : D’un point de vue multiculturel, que pensez-vous du festival « Interferences » ici à Cluj-Napoca ?

Georges Banu : Ce qui me semble vraiment intéressant dans ce festival, c’est le fait que je le perçois comme un festival qui ne cherche pas le succès immédiat, mais construit peu à peu la culture d’un public local. Il sélectionne des spectacles importants pour la scène européenne qu’on avait qu’on a déjà vus à Paris ou Berlin, mais que l'on découvre voit dans le contexte d’une ville qui reste quand même loin de ces grands centres. Le choix je le trouve, globalement, très raffiné et très précis. On peut dire qu'il n'y a pas de découvertes, que nationales plutôt, mais nous pouvons utiliser la métaphore de la bibliothèque où nous retrouvons et nous nous en réjouissons des textes déjà réputés mais traduits dans la langue locale. Je me disais qu’au fond, c’est comme dans une bibliothèque, on traduit les écrivains qui viennent d’être découverts. On ne les découvre pas ici, mais c'est exceptionnel le fait de voir ici Goebbels, Nadj, Viktor Bodó, David Márton. De ce point de vue, il me semble que Interférences est un festival raffiné, mais aussi formateur, car des critiques roumains ou des spectateurs de Cluj ont la chance d’avoir accès à des œuvres de théâtre tellement représentatives. N'entretenons pas d'illusions trompeuses; il y a encore beaucoup de gens qui ne peuvent pas circuler et qui n’arrivent pas à voir des spectacles aussi originaux. La sélection proposée par Gabor Tompá permet de fournir un concentré du paysage théâtral européen grâce à ce type d'œuvres que j'au pu voir et que j'aime. Ce résumé de la modernité me convent et je me reconnais en lui.

Est-ce que voyez-vous du point de vue critique?

Du point de vue d'un critique européen. Il peut y avoir des confirmations comme des erreurs. On peut se tromper sur un spectacle. Ce n'est pas grave si l'ensemble s'impose par sa cohérence et son pouvoir de fédérer des approches si disparates et originales. Car nous voyons des spectacles signées par des metteurs en scène qui fonctionnent comme des électrons libres et d'autres qui s'appuient sur des structures institutionnelles fortes. Le rapport à l'institution est perceptible plus aisément par un critique que par un spectateur amateur...


Voyez-vous une différence entre les spectacles des théâtres institutionnels et les spectacles des groupes indépendants ?

Non, je ne peux pas les formuler explicitement pas, parce que je n'ai pas vu encore tous les spectacles, mais les différences se font sentir. Et tant mieux. C'est normal et organique que de telles distinctions interviennent. Il faut se rappeler le vieil adage marxiste sur l'impact de la base matérielle sur la superstructure idéologique.


Est-ce important pour la production artistique, la structure indépendante ou la structure institutionnelle ?

Un défaut et une qualité. Je ne suis pas dogmatique, mais je dois admettre que j’aime beaucoup les spectacles un peu plus libres, affranchis de la tutelle institutionnelle. Les productions individuelles sont aujourd’hui les spectacles qui font avancer le plus. Par exemple, la recherche de Marthaler ou bien celui de Castellucci. Mais cela n’empêche pas l'émergence de certaines structures nouvelles : Warlikowski a créé une nouvelle structure à Varsovie, et il l'a pensée en fonction de ses exigences artistiques. L'esthétique précède et détermine le programme institutionnel. Il y a un rapport secret qui se noue entre la liberté de l’artiste et de la liberté institutionnelle. Chaque artiste se définit par rapport à ces données: Grüber a travaillé merveilleusement avec la Comédie Françasie, Zadek et Hermanis l'ont fait de même avec le Burgtheater. Ils ne sont pas gênés par les données spécifiques aux grandes institutions. D'autres, par contre, sont tout à fait réfractaires aux contraintes institutionnelles.


Est-ce qu’on peut affirmer une qualité de la Transilvania ou plutôt de le Roumanie qui devient visible pour un spectateur en arrivant au théâtre ?

Oui, il y a du respect. Je pense que c’est une des rares conséquences positives du communisme parce qu’ à l'époque les artistes étaient respectés, plus même qu’en Occident. En occident, les artistes sont perçus comme des créateurs, mais des créateurs un peu privilégiés, tandis que dans les sociétés communistes les acteurs se chargeaient souvent des attitudes polémiques, critiques et le public leur était implicitement reconnaissant. Ce rapport au théâtre persiste encore, surtout après la déception engendrée par la télévision pour les jeunes générations qui, dans un premier temps, avaient déserté le théâtre pour faire retour maintenant. Ils portent en eux le souvenir et le respect pour le théâtre transmis par leurs parents.

Au sujet de la production de Silviu Purcărete « Le Roi se meurt » : depuis l’année passée, on vient de suivre la fuite d’une remarquable quantité de représentants étatiques, de Sarkozy à Kadhafi, de Berlusconi à Kim Jong-il, de Strauss-Kahn à Ben-Ali. Par contre, l’aspect du carnaval dans le spectacle rappelle le Maître et Marguerite. Si l’on parle des deux approches, que ce soit une transformation à exercer ou de l’utiliser comme un moyen pour cacher l’essentiel devant la censure. Comment voyez-vous la situation du carnaval dans la mise en scène de Purcărete ?

Silviu Purcărete est un des artistes importants pour la scène roumaine plutôt qu’européenne. Dans le temps du communisme, il fit des spectacles qui furent perçus comme subversifs, pas dissidents : subversifs. De « Richard III » jusqu’à « Titus Andronicus », il a pris position par rapport à la dictature, par rapport au pouvoir, mais une fois que le communisme est tombé, il s’est désolidarisé de ce type de lecture. Il est devenu l’homme, à mon avis, le moins intéressé par un discours politique. Or ce spectacle est un vieux spectacle qui a plus de cinq ans, donc ça n’a rien avoir avec le printemps arabe et tout ça. Pour lui c’est le carnaval qui l'emporte, et cela se convertit dans une forme de scepticisme. Tout s'achève dans une fête, même la mort se termine dans une fête, sans valeur, dérisoire. Chez lui on ne retrouve pas ni les personnages grotesques de Ghelderode ni le fantastique déroutant du roman de Boulgakov « Le Maître et Marguerite ». Chez Purcărete on retrouve la distance ironique de Ionesco. Il faut dissocier l'auteur, très subtil et caustique, du polémiste nettement agressif et dogmatique. Purcărete aime le désordre chez Ionesco et d'ailleurs c'est lui qui a monté une pièce du dramaturge roumain que personne ne monte "Ce formidable bordel". Ici les valeurs sont inversées, le monde est disloqué, il n'y a pas de place pour le politique dans le sens habituel du terme. Ni pour le psychologique . Le monde est un monde sans boussole ni ordre !


Festival International de théâtre Interférences

Cluj, Roumanie

Décembre 2012